lundi 20 février 2017

L'AGENDA DE LA QUINZAINE DU 6 AU 20 FÉVRIER


18 février 2017 – Le Secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a appelé samedi, à la Conférence sur la sécurité à Vienne, à relancer « une diplomatie pour la paix » pour contrer la menace du terrorisme mondial et regagner la confiance des populations se sentant laissées pour compte envers les institutions internationales et le multilatéralisme.
« Nous sommes dans une sorte de situation chaotique, conduisant probablement à un monde multipolaire », a alerté M. Guterres. «Mais dans ces situations chaotiques avec des relations de pouvoir peu claires, l'impunité et l'imprévisibilité ont été la règle du jeu. Et c'est dans ce contexte que je crois que nous avons besoin, et je l'ai dit à plusieurs reprises, d'une montée de la diplomatie pour la paix»,
Il a ajouté également "Nous aurons également besoin de beaucoup de diplomatie préventive, beaucoup d'efforts en matière de médiation, et nous devons surtout avoir une stratégie pour traiter les causes profondes de ces types de conflits dans le monde ».

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 20 février 2017 – A l'occasion de la Journée mondiale de la justice sociale, le Directeur général de l'Organisation internationale du travail (OIT), Guy Ryder, a souligné le défi que constitue la réduction des écarts économiques et sociaux provenant des inégalités croissantes dans le monde.

Cette année, le thème de cette journée, célébrée chaque 20 février, est la "prévention des conflits et le maintien de la paix par le travail décent". Ce thème transversal ne peut qu'intéresser militants syndicaux et militants pacifistes.
« Nous avons besoin de solutions qui nous éloignent des conflits et nous conduisent vers la reconstruction et vers une croissance économique alliée au progrès social; des solutions qui permettent de construire des institutions basées sur les normes du travail, garantes des droits au travail », a déclaré Guy Ryder.
L'OIT a été créée en 1919 à Genève après la fin de la 1ère Guerre mondiale et le chaos économique qu'elle avait entraîné en Europe. Cela explique son principe fondateur "Si vis pacem, cole justitiam", (Si tu veux la paix, cultive la justice). « Ces mots, écrits il y a près de cent ans quand le monde sortait des ravages de la guerre, n'ont rien perdu de leur force », a rappelé le Directeur général. « À travers notre action dans le monde du travail, nous rejoignons la famille des Nations Unies pour réaffirmer notre engagement à agir en faveur de sociétés équitables et inclusives qui permettent de bâtir la paix sur des fondements solides». Rappelons que les Nations unies, dans les "Objectifs de développement durable pour 2030", ont estimé que plus de 600 millions de nouveaux emplois devraient être créés d’ici à 2030, simplement pour suivre le rythme auquel s’accroît la population mondiale en âge de travailler. Cela représente environ 40 millions d’emplois par an. Il est nécessaire d'améliorer aussi la situation des quelques 780 millions d’hommes et de femmes qui travaillent mais ne gagnent pas suffisamment pour se hisser eux et leurs familles au-dessus du seuil de pauvreté de 2 dollars par jour.

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20 février 2017 - AUGMENTATION DES TRANSFERTS D’ARMES TIRÉE PAR LA DEMANDE AU MOYEN-ORIENT ET EN ASIE, SELON LE SIPRI
Stockholm — Le volume des transferts internationaux d’armes ("ventes d'armes") majeures est en constante augmentation depuis 2004 et il a augmenté de 8,4 % entre 2007-11 et 2012-16, selon les nouvelles données sur les transferts d’armement publiées aujourd’hui par le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).
L’Inde est le plus grand importateur d’armes majeures en 2012-2016, comptabilisant 13 % du total. En 2012-16, les importations de l’Inde ont été beaucoup plus importantes que celles de ses rivaux régionaux la Chine et le Pakistan.
Au Moyen-Orient, les importations d’armes ont presque doublé entre 2007 et 2016 et représentent 29 % des importations mondiales en 2012-16. L’Arabie saoudite est le deuxième importateur mondial d’armes en 2012-16, avec une augmentation de 212 % par rapport à 2007-11. Les importations d’armes par le Qatar ont crû de 245 %.
Le Moyen-Orient devient une région surarmée, alimentée notamment par les ventes d'armes des USA et de la France.
Concernant les exportateurs d’armes, les États-Unis représentent un tiers du total et sont le premier exportateur d’armes en 2012-16. Leurs exportations ont augmenté de 21 % par rapport à 2007-11. Près de la moitié de leurs exportations est à destination du Moyen-Orient.
La Russie représente 23 % des exportations mondiales pour la période 2012-16. 70 % de ses exportations sont à destination de quatre pays : Inde, Vietnam, Chine, Algérie.
La part de la Chine dans les exportations mondiales d’armement est passée de 3,8 % à 6,2 % entre 2007-11 et 2012-16. Désormais, elle est fermement un fournisseur de premier plan, devant la France et l’Allemagne qui représentent respectivement 6 % et 5,6 %.
Le rythme moins soutenu des livraisons françaises d’armement pourrait bientôt se terminer en raison d’une série de contrats importants signés ces cinq dernières années. En effet, la France a engrangé plus de 20 milliards d’euros de commandes en 2016 : les deux méga-contrats, du Rafale en Inde et des sous-marins en Australie (8 Mds d'euros chacun), représentent plus des trois quarts de ce montant (voir Le Monde du 20/02/2017).

mercredi 15 février 2017

Dangers du monde et armes nucléaires : « Don’t be afraid » ! Faire émerger le débat sur le désarmement nucléaire en France (2e partie)

Il est évident qu’en France, le débat sur l’avenir de l’arme nucléaire, semble particulièrement urgent, à la veille d’échéances électorales importantes comme les élections présidentielles et législatives.
Les vieux mythes
Pourtant, la réflexion autour de l'arme nucléaire dans les milieux dirigeants français semble bloquée, verrouillée autour de quelques vieux mythes, notamment ceux de "l'assurance-vie" et celui
du "tenir son rang".
Il convient de rappeler que le mythe de « l'assurance-vie », est une escroquerie intellectuelle. Une assurance-vie ne protège pas de la mort les assurés, elle sert à indemniser, à protéger les survivants. C'est bien différent ! Mais, en l'occurrence, en cas de conflit nucléaire, quels survivants resteront pour toucher la prime, qui sera là pour la leur verser et avec quelles ressources économiques dans un pays détruit ?
L'idée que la possession de l'arme nucléaire est nécessaire à un pays comme la France pour justifier sa place au Conseil de sécurité des Nations unies, pour "compter" dans les discussions internationales, bref, pour « garder son rang », est une idée à la fois fausse et perverse. Idée fausse, car à la création de l’ONU et du Conseil de sécurité en 1945, aucun pays n’avait, encore, l’arme atomique. Idée fausse aussi sur un autre plan. Le fait que la France détienne l'arme nucléaire n'a pas empêché qu'elle soit écartée diplomatiquement par les USA et la Russie lors de l'accord sur le nucléaire iranien ou lors de la décision de tenir une conférence élargie sur la Syrie.
Idée perverse, car s'il était nécessaire de posséder l'arme nucléaire pour faire partie des grandes puissances, des pays comme le Japon, l'Allemagne, le Brésil, l'Égypte, l'Inde ne seraient-ils pas fondés à essayer d'obtenir cette arme si jamais, demain, ils entraient au Conseil de sécurité des Nations unies ?
Mais ces vieux mythes sont de plus en plus difficiles à défendre comme l’a montré l’argumentation très défensive d’Éric Danon (ancien ambassadeur de France à la conférence du désarmement), lors du colloque « Vers une nouvelle course aux armements » organisé le 23 janvier dernier, par « Initiatives pour le désarmement nucléaire ». Celui-ci a axé son argumentation contre le processus de désarmement nucléaire et pour justifier le concept de dissuasion, sur la "réversibilité" des arguments sur la dissuasion et le désarmement nucléaire sur le mode : « vous dites que la bombe est dangereuse, vous ne pouvez pas le prouver, comme je ne peux pas prouver le contraire et dire que la dissuasion a évité la guerre depuis 70 ans ». Attitude très défensive, car jusqu’à ces dernières années, c’étaient les militants du désarmement qui étaient obligés de l’utiliser dans l’autre sens, face à l’arrogance des « nucléocrates » affirmant que la dissuasion, c’était la paix !
Briser le « plafond de verre » du conformisme nucléaire
Le président Hollande achève un mandat marqué par un alignement complet sur les thèses nucléaristes. Les diplomates français ont continué, sans rupture avec le quinquennat précédent, à s’opposer à toute avancée politique sur le désarmement nucléaire. Pire, les « modernisations » nucléaires annoncées vont s’inscrire dans une relance de la course aux armements mondiale.
S'y opposer est de la responsabilité des partis politiques français : un « consensus » règne, à droite bien sûr, tant chez M. Fillon que Mme Le Pen. Mais à gauche, la situation n’est pas meilleure, et est, pour l’instant, préoccupante.
Lors des primaires de la gauche, Benoit Hamon a approuvé la modernisation des deux composantes nucléaires (sous-marins lance engins et forces aériennes), alors que ces opérations coûteuses contredisent l’engagement de la France, qui, en ratifiant le TNP (traité de Non-Prolifération) en 1992, s’est engagée « à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire…. » comme le rappelle Paul Quilès, sur son blog.
Quant à Jean-Luc Mélenchon, le 27 janvier 2012, il avait répondu à un questionnaire soumis par « l’Action des citoyens pour le désarmement nucléaire ». Il concluait sa lettre par cette affirmation, « je ne peux m’engager à ne jamais utiliser d’arme nucléaire contre quelque peuple que ce soit, cet engagement serait de mon point de vue contre-productif pour la cause de la paix que je défends ».
Au sein du Parti communiste français, un débat encore peu médiatisé semble démarrer. Sur son blog, la commission « Défense nationale - paix » de ce parti, affirme vouloir lancer un débat autour de trois questions :
« En l’état actuel du monde, l’existence d’une force nucléaire française sous la seule responsabilité de notre pays est-elle une garantie de l’indépendance de la défense française ?
- La force nucléaire française constitue-t-elle par son existence une protection efficace face à des menaces actuelles, potentielles et à venir qui pèsent ou pèseront sur notre pays ?
- Le démantèlement unilatéral de tout ou partie de l’arsenal nucléaire française aurait-il un impact positif sur la prolifération, et désarment nucléaire et la sécurité du monde ?
 »
Les considérations autour de ces questions amènent à penser que les auteurs privilégient un soutien renouvelé à la dissuasion nucléaire français car ils insistent essentiellement sur les menaces potentielles, en se demandant  « si l’existence d’une forces nucléaire stratégique ne participe pas à l’absence actuelle de telle menace. (...) L’absence aujourd’hui en Europe de menace d’un conflit armé majeur impliquant directement notre pays, ne préjuge malheureusement pas des situations qui pourraient être crées à l’avenir par les développements de la crise globale de l’Union européenne et du bassin méditerranéen, et par la montée corollaire des nationalismes. N’oublions jamais que la crise de la première mondialisation financière capitaliste s’est finie par la boucherie de 14-18 ». De même, les auteurs insistent fortement sur le risque de dépendance envers les USA, sur le coût d’une dissuasion conventionnelle ; par contre, ils n'abordent pas les dynamiques en cours sur le désarmement et les possibilités de modifier les rapports de force en faveur d'une diminution des militarisations des relations internationales. C'est dommage...
Et si le consensus n’était qu’apparent ?
Faut-il adopter l’analyse (pessimiste / réaliste?) de Georges Guelte, dans la Croix du 20/01/2017, qui estime, qu’en France, « aucun gouvernement, qu’il soit de gauche ou de droite, n’acceptera de le démanteler, à moins d’y être contraint et forcé, tant est grande l’emprise exercée par le lobby de l’industrie de l’armement sur le personnel politique » ? Les lobbyistes de Dassault Aviation, Airbus Group, DCNS, du CEA et de tous leurs sous-traitants pèsent fortement sur les politiques.
Il convient de se remémorer l’extraordinaire discours du Président Eisenhower en 1961 que je rappelle ici : « Nous devons veiller à empêcher le complexe militaro-industriel d’acquérir une influence injustifiée dans les structures gouvernementales, qu’il l’ait ou non consciemment cherchée. Nous nous trouvons devant un risque réel, qui se maintiendra à l’avenir : qu’une concentration désastreuse de pouvoir en des mains dangereuses aille en s’affermissant. Nous devons veiller à ne jamais laisser le poids de cette association de pouvoirs mettre en danger nos libertés ou nos procédures démocratiques. Nous ne devons jamais rien considérer comme acquis. Seul un peuple informé et vigilant réussira à obtenir que l’immense machine industrielle et militaire qu’est notre secteur de la défense nationale s’ajuste sans grincement à nos méthodes et à nos objectifs pacifiques, pour que la sécurité et la liberté puissent prospérer ensemble. »

Ces forces politiques au poids considérable doivent-elles effaroucher ceux qui estiment que la paix du monde réside dans la démilitarisation des relations internationales ?
Ce consensus politique généralisé correspond-il réellement à l’état de l’opinion publique lorsque celle-ci est interrogée sérieusement ? IDN a sollicité un sondage à Opinion Way  en décembre dernier qui indique que 7 Français sur 10 considèrent qu’un traité d’interdiction des armes nucléaires sera favorable à la paix et à la sécurité mondiale ! Le soutien est massif dans les nouvelles générations de 18 à 24 ans ( 77%) et les 25 ans à 34 ans ( 80 %). De même, pour 68 %des Français, la France doit réviser sa position sur ce sujet à l’ONU, avec un élan notable de la majorité des Français (51%) en faveur d’un vote pour la résolution d’interdiction. N’y-a-t-il pas là pour des partis politiques et des organisations, matière à réfléchir sur les mobilisations possibles ?
Le 21 septembre dernier, en France, les manifestations pour la Journée internationale de la paix, ont connu un succès inaccoutumé dans une dizaine de villes françaises. Cette mobilisation devrait s’amplifier en 2017 avec l’agenda international annoncé à l’ONU dès le printemps.
Conclusion
Le bon sens doit prévaloir dans le monde d’aujourd’hui. "Aucun des problèmes que nous affrontons aujourd'hui ne peut être résolu par la guerre", écrit Gorbatchev.
À ceux qui disent « le monde est dangereux, recroquevillons-nous », ne faut-il pas rétorquer : « quand le monde n’a-t-il pas été dangereux ? ». Est-ce que cela a empêché les humains d’agir lorsqu’ils en avaient la volonté politique ? Malgré les mensonges alors de G.W. Bush, n’y-t-il pas eu les plus gigantesques manifestations de l’histoire, le 15 février 2003, contre la guerre d’Irak ?
Aujourd’hui, avec le but de l’interdiction de l’arme nucléaire, la barre est placée « haut ». Pourtant, 113 pays viennent de s’engager pour cet objectif, avec le soutien de hautes autorités morales (Pape, Croix-Rouge). L’arme nucléaire commence donc à être « désacralisée ». Si demain, le « roi est nu », l’arme nucléaire redeviendra ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une arme de destruction effroyable qui, au lieu d’apporter une quelconque sécurité au monde, déstabilise les relations internationales et fait peser un risque permanent sur notre planète elle-même.
NB : vous pouvez retrouver l'intégralité de ces deux articles, complétés par des précisions sur les modernisations nucléaires en cours dans le monde, dans mon article publié dans les "Cahiers de l'IDRP " de janvier 2017, sur le site de l'IDRP.

dimanche 12 février 2017

Dangers du monde et armes nucléaires : bonnes et mauvaises réponses (1ère partie)

"On dirait que le monde se prépare à la guerre." Dans une tribune publiée le 26 janvier dans le journal britannique « Times », l'ancien président de l'URSS, Mikhaïl Gorbatchev, tire la sonnette d'alarme. Dans un "monde accablé de problèmes", Mikhaïl Gorbatchev estime qu'il "n'y a pas de problème plus urgent, aujourd'hui, que celui de la militarisation de la politique et de la nouvelle course à l'armement".
Cette nouvelle  « course à l’armement » se traduit notamment par le développement de nouveaux programmes de « modernisations » nucléaires et le suréquipement de nouvelles régions de monde en armements sophistiqués (pays du Golfe). Deux types de réponses sont apportées aujourd’hui : « ne pas baisser la garde », c’est-à-dire poursuivre et renforcer les militarisations, ou, à l’inverse, développer les initiatives politiques pour faire diminuer ces militarisations, en explorant les voies du désarmement, voire de l’élimination complète des armes nucléaires. En France, le débat est très contraint : on parle beaucoup du thème de la « guerre », mais très difficilement de celui de la « paix » et encore moins de la remise en cause de la « dissuasion nucléaire ».
La relance des « modernisations nucléaires » et les nouvelles « tentations » nucléaires
Dans l’interview déjà citée, Gorbatchev estime que "Aujourd'hui, la menace nucléaire semble de nouveau d'actualité". Nicolas Roche, directeur des Affaires stratégiques au Quai d’Orsay, estime, lui, dans le Figaro du 23/01/17 que nous assistons à une "relance de la dissuasion".
Il est clair que toutes les puissances nucléaires existantes, celles reconnues dans le TNP (les « P5 »), celles de « fait » (Inde, Pakistan, Corée du Nord), celle « non-avouée » comme Israël, n’ont pas renoncé à leurs armements nucléaires.  Les cinq puissances importantes ont même décidé de moderniser leurs arsenaux et de renouveler leurs composantes.

Cette course aux "modernisations nucléaires" crée un environnement de maintien des arsenaux et de course technologique aux armements. Certes, nous ne sommes plus dans les années 1950-1960, où l'on atteignait 70 000 têtes nucléaires. Aujourd'hui, Russes et Américains (à eux seuls, ils totalisent 95% du stock mondial) totalisent 7000 à 8000 armements chacun, sans volonté d'en augmenter le nombre. Le nombre de têtes nucléaires a donc fortement baissé.
Mais la baisse quantitative de l'armement n'est pas synonyme de réduction de la menace nucléaire. "Les programmes de modernisation à long terme en cours dans ces États montrent que les armes nucléaires sont toujours une marque du statut international et de la puissance", observe un responsable du Sipri, Shannon Kile, dans le communiqué déjà cité.

Nouvelles opportunités pour le désarmement nucléaire ?
Une analyse superficielle de la situation du désarmement depuis vingt ans peut sembler décourageante : les discussions sont au point mort à la Conférence du désarmement à Genève, incapable même de décider un ordre du jour de ses travaux. Les États dotés d’armes nucléaires modernisent tous leurs arsenaux nucléaires, avec l’intention de les conserver pour les décennies à venir. L’échec permanent du désarmement semble inéluctable pourtant, on peut craindre que tant que les armes nucléaires existeront, le danger de les utiliser à nouveau existera.
La « campagne humanitaire »
Malgré ces impasses, il faut noter des éléments qui viennent éclaircir ce paysage. Depuis 2013, une campagne s'est développée, à l'initiative de plusieurs États dont l'Autriche, la Norvège, la Suisse, des ONGs comme le réseau ICAN (Campagne internationale pour l'abolition des armes nucléaires) pour remettre la question de l'interdiction des armes nucléaires sur un terrain, fondamental : celui des conséquences d'une explosion ou d'un conflit nucléaire sur l'humanité.
Un processus pour l'interdiction des armes nucléaires, parallèle aux circuits diplomatiques classiques (Conférence du désarmement, Conférences du TNP), a été enclenché, imitant ainsi les processus d'Ottawa (sur les mines antipersonnel) ou d'Oslo (sous-munitions) ou celui qui a débouché sur la création de la Cour pénale internationale de justice . Il s’est traduit à l’Assemblée générale des Nations unies par la décision en 2915 de créer pendant l’année 2016 un groupe de travail « à composition non-limitée » pour étudier « sur le fond, les mesures juridiques concrètes et efficaces » et « les dispositions et normes juridiques nécessaires à l’instauration d’un monde exempt à jamais d’armes nucléaires ». Les recommandations en octobre 2016 de ce groupe de travail ont débouché sur le vote d’une résolution à la 1ère commission du désarmement de l’ONU le 27 octobre, puis à l’Assemblée générale le 27 décembre 2016 d’une résolution qui décide notamment : « d’organiser, en 2017, une conférence des Nations unies ayant pour objectif la négociation d’un instrument juridiquement contraignant visant à interdire les armes nucléaires en vue de leur élimination complète » du 27 au 31 mars et du 15 juin au 7 juillet 2017 et de présenter à sa 72e session à l’automne 2017 « un rapport qui lui permettra d’évaluer les progrès accomplis dans le cadre des négociations et de décider de la marche à suivre ».
Cette résolution a été adoptée par 113 pays contre 35 et 13 abstentions. Ce résultat est d’autant plus remarquable qu’il montre un effritement important du camp des partisans de l’arme nucléaire :  trois puissances nucléaires d’une même région, la Chine (État doté au sens du TNP), l’Inde et le Pakistan, (deux États non membres du TNP – dont les arsenaux sont en augmentation -), ont adopté une position commune : l’abstention ! Par contre, sur les 38 États ayant voté « Non », nous trouvons 27 des 28 membres de l’OTAN. Ce résultat a été obtenu malgré des pressions politiques considérables des puissances nucléaires : les USA sur les pays d’Amérique latine, la France sur les pays africains.
Un événement historique ?
Cette résolution a atteint un premier objectif : annoncer la fin de deux décennies de paralysie des processus de désarmement. Son importance ne s’arrête pas là : un traité d'interdiction des armes nucléaires est la principale pièce juridique manquante sur la scène du désarmement mondial. Il permettrait la "délégitimation" des armes nucléaires. Comme le fait remarquer le réseau ICAN, il établira une norme internationale claire contre la possession d’armes nucléaires.
Contrairement à ce que tentent d’affirmer les porte-paroles des pays nucléaires, états-uniens et français notamment, un tel traité d’interdiction viendra compléter et renforcer, et non miner, le Traité de Non-Prolifération et le Traité d’Interdiction des Essais nucléaires qui ont aidé à prévenir l’usage et la prolifération des armes nucléaires mais n’ont pas permis d’obtenir le désarmement.
Il y a là clairement une opportunité politique pour les gouvernements et les citoyens désireux de construire un monde plus sûr et plus pacifié. Il fournit un signal clair : il y a un « agenda » du désarmement nucléaire, comme il y a un agenda de la COP21. « I have a dream » : j‘ai rêvé que le président de la République française prennent des initiatives politiques audacieuse pour élargir le soutien à ce processus de désarmement et saisir cette opportunité. Pourquoi ne pas saisir au bond la déclaration du président chinois, faite le 17 janvier dernier, lors d'un discours au siège des Nations Unies à Genève qui a affirmé « que les armes nucléaires devraient être totalement interdites et détruites pour accéder à un monde débarrassé des armes nucléaires » et lui dire chiche ?
Parmi ses déclarations contradictoires, le nouveau Président des USA, Donald Trump, n’a-t-il pas déclaré le 15 janvier, dans un entretien au Times, « Il y a des sanctions contre la Russie. Voyons si nous pouvons faire de bons accords avec la Russie. Je pense que l'armement nucléaire doit être très sensiblement réduit, ça en fait partie ». Là encore, chiche !
Lorsque Mikhaïl Gorbatchev a lui-même émis une proposition voisine : "J'exhorte les membres du Conseil de sécurité de l'ONU à faire le premier pas" et à "adopter une résolution déclarant qu'une guerre nucléaire est inacceptable". Une initiative qui, selon lui, doit "venir de Donald Trump et Vladimir Poutine".
Il y a donc bien un espace politique pour des hommes politiques de bon sens, audacieux au service d’un monde de paix ! À ceux qu’inquiètent les pantalonnades sinistres de Donald Trump, n’est-ce pas par des initiatives politiques progressistes que sera limité son champ de malfaisance ?
À l’opinion de faire grandir cette exigence dès maintenant auprès de François Hollande et auprès de tous les candidats à l’élection présidentielle de ce printemps 2017.

Dans un deuxième texte, nous reviendrons sur l'état (préoccupant) du débat nucléaire en France

vendredi 11 novembre 2016

Trump... et maintenant ?

L'élection de Donald Trump comme président des États-Unis fait partie de ces moments de l'actualité où il est vraiment nécessaire de prendre un temps de recul.
Nous sommes toujours dans une période de transition dans l'évolution du monde : transition entre un monde industriel ancien et le monde de la révolution informatique et informationnelle, transition entre un monde segmenté et un monde de plus en plus globalisé même s'il est diversifié, transition entre les idéologies structurées sur ces anciens schémas et de nouvelles approches qui peinent à émerger.
Le deuxième angle de réflexion à considérer est la différenciation entre les temps longs de l'histoire, et les temps courts, ceux de l'actualité, de l'immédiat. Ce temps court (qui peut s'étaler sur une décenie...), c'est l'élection de Trump, c'est la montée actuelle des populismes, c'est la fièvre terroriste.
Le temps long sur plusieurs décennies, c'est la constitution depuis 70 ans de "l'arbre à palabres planétaire", constitué par les Nations unies, c'est la décolonisation et le passage du nombre d'États sur la planète de 50 à près de 200 en seulement un demi-siècle. Ce temps long, c'est aussi cette quasi suppression du temps et de l'espace que constituent la révolution de l'information, des transports : internet, réseaux sociaux, télévision satellite.
De tels bouleversements créent forcément des fractures, favorisent le développement d'inégalités, de nouvelles dominations, de crises profondes dans le vécu des populations. Ces crises sont dues aux angoisses, aux phantasmes parfois, mais surtout aux souffrances réelles de la partie de la population qui subit ces mutations et n'en récoltent pas les bénéfices. Ce sont ces crises qui nous ramènent dans le temps court de l'actualité, des débats politiques, des risques de troubles profonds, allant jusqu'à la menace de la guerre toujours possible.
Comment réagir dans ce contexte ?
Nous sommes devant un choix fondamental de posture politique. On peut choisir de "surfer" sur les peurs, les angoisses, les repliements, en flattant les retours nostalgiques à un passé idéalisé ou en soutenant le démagogique slogan "sortez les sortants" ou le simpliste "Vous avez raison d'exprimer votre colère". On peut ainsi s'illusionner en espérant se maintenir sur la vague...
On peut à l'inverse prendre en compte les insatisfactions, les souffrances, les colères, mais pour dire "rassemblons-nous et agissons", non pour arrêter le mouvement du monde et de l'histoire, mais pour revendiquer que chacun y ait sa place, sa dignité reconnue, sa participation acceptée, tant chez nous que sur toute notre planète ronde.
Soyons lucides et actifs tous ensemble !
Cette posture peut ne pas être comprise immédiatement, elle peut ne pas être suffisamment solide aujourd'hui pour contenir tous les dangers, toutes les colères dévoyées, mais elle seule peut permettre en faisant appel à la raison et à l'action de construire une vraie alternative progressiste et un puissant mouvement populaire.
10/11/2016

vendredi 21 octobre 2016

Nouveau Secrétaire général des Nations unies : nouvel élan ?

Le premier janvier 2017, l'Organisation des Nations unies aura donc un nouveau secrétaire général, Antonio Guterres, 67 ans. Il a été Premier ministre portugais socialiste entre 1995 et 2002. Il fut aussi Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés pendant dix ans de 2005 à 2015.
Il succédera, pour un mandat de cinq ans, à l'actuel secrétaire général de l’ONU, le sud-coréen Ban Ki-Moon, lorsque ce dernier quittera son poste le 31 décembre.
Ce changement de responsable de l'ONU est attendu : beaucoup d'observateurs espèrent qu’il donnera plus d’impulsion à la fonction. Certes, le chef de l'ONU a des capacités d'action limitées et celle-ci dépend des décisions des États Membres. Pour autant, les qualités individuelles de l'individu peuvent être déterminantes pour redynamiser la maison et offrir un nouveau souffle à l’ONU, qui en a bien besoin.
Le plus important défi rencontré par les Nations unies aujourd'hui est bien évident l'aggravation de conflits non résolus, spécialement au Moyen-Orient avec la guerre en Syrie et ses 250 000 morts en cinq ans, et le pourrissement du conflit israélo-palestinien. Les attentes sont donc déjà fortes pour que M. Guterres reprenne l'initiative sur ces grandes crises actuelles (on peut y ajouter le Yémen ou le Soudan du Sud).
Il a donc très normalement annoncé que la recherche d'une diplomatie en faveur de la paix, sera l'une des premières priorités de son mandat et a également mis en garde contre le danger de l'impact de ces conflits sur la sécurité mondiale.
Il s'est dit également prêt à œuvrer pour un rapprochement entre la Russie et les États-Unis, qu’il considère comme les deux principaux pays du monde à l’heure actuelle.
Il faut rappeler que si l’ONU n’empêche évidemment pas la totalité des guerres, il convient aussi de prendre en compte l’ensemble de son action : d’une part, par ses institutions spécialisées (de l’Organisation mondiale de la santé au Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés) ; d’autre part, par son travail de prévention et de "facilitateur de contacts".
L’ONU, en tant que telle, n’est pas responsable des profondes divisions de la communauté internationale. Elle n’en est pas la cause, mais le simple reflet.
Le deuxième grand chantier auquel devra s'atteler M. Guterres sera la complète mise en oeuvre et la réussite de l’Agenda 2030 pour le développement durable, très ambitieux. Quinze ans après la signature des Objectifs de développement pour le millénaire, l’ONU a enregistré des succès humanitaires  : dans les années 1990, 50 % de la planète vivait avec moins de 1,25 dollar par jour. La proportion est de 14 % en 2015. L'enjeu est donc de franchir un nouveau cap dans le développement d'ici 2030.
Les cinq ans à venir seront aussi décisifs dans la mise en oeuvre de «l’accord de Paris» signé lors du sommet sur le climat de la COP21.
Forte de ses 193 Etats membres, l’ONU reste le lieu privilégié du multilatéralisme qui permet la rencontre, même dans les moments d'extrême tension, des adversaires politiques : russes et américains discutant sur l'Iran ou l'Ukraine, Iran et Arabie saoudite s’asseyant à la même table des négociations pour engager un dialogue sur l’avenir politique de la Syrie.
C’est cela le principe même de la diplomatie onusienne  : encourager une discussion permanente entre les États, quel que soit leur régime.
Mais, pour que l'ONU reste ce lieu indispensable de la diplomatie, elle devra sans doute aussi accepter de se réformer. Le futur secrétaire général de l'organisation pourra-t-il "booster" ce processus ? On lui prête un tempérament plus fougueux que son prédécesseur, l'avenir tranchera.
Dans une série d'articles à venir (conflits, désarmement, inégalités et développement), nous reviendrons sur ces enjeux du futur mandat de M. Guteres.

mardi 8 mars 2016

Boutros Boutros-Ghali : ONU, du passé à l'avenir.

Boutros Boutros-Ghali, ancien secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU) de 1992 à 1996 est décédé le 16 février dernier.
Ce diplomate égyptien a été le premier secrétaire de l'Organisation, confronté pleinement à la nouvelle situation créée par la fin de la guerre froide.
Il a du faire face aux nouveaux conflits intra-étatiques en ex-Yougoslavie, en Somalie, au Moyen-Orient et au Rwanda. Comment donner une nouvelle dimension à la prévention des conflits ? Comment permettre aux Nations unies d'avoir les moyens de maintenir, voire de rétablir, la paix ? Comment empêcher un génocide de se produire ? Comment transformer les Nations unies dans leur fonctionnement pour qu'elles soient en phase avec le monde de la décolonisation et de la mondialisation ?
L'expédition d'un corps de casques bleus en ex-Yougoslavie en 1992 est un échec car les grandes puissances ne donnent pas un mandat assez "robuste" pour que cette force soit efficace. Elle sera remplacée par des forces de l'OTAN sous mandat onusien. Par contre, les dispositifs mis en place pour restaurer la démocratie, consolider la paix, notamment autour des accords de Dayton, vont démontrer la possibilité de trouver des solutions politiques pour sortir des conflits même difficiles. Au Rwanda, l'inertie imposée par les grandes puissances, va conduire à un génocide. Ce sera le successeur de Boutros Ghali, Kofi Annan qui arrivera en 2005 à trouver les formes permettant d'aboutir au concept de "responsabilité de protéger" mais dont l'utilisation concrète reste controversée.
Cette période a été marquée par l'effacement temporaire de la Russie sur le plan international et les velleités des USA de devenir l'hyperpuissance décidant seule de l'avenir du monde. Cette complexité explique que la tâche de Boutros Boutros-Ghali a été difficile et qu'en butte à l'hostilité des USA, il n'a pu être réélu pour un second mandat.
Ses propositions publiées dans "l'Agenda pour la paix" en 1992 ont inspiré pourtant toute la réflexion sur la prévention des conflits, le maintien de la paix.
Il y a avancé le concept de la "Diplomatie préventive". Celle-ci édictait un certain nombre de mesures visant à « apaiser les tensions avant qu’elles ne provoquent un conflit...ou, si le conflit a déjà éclaté, pour agir rapidement afin de le circonscrire et d’en éliminer les causes sous-jacentes ». Dans la foulée de ce travail, en 1997, la Commission Carnegie pour la prévention des conflits meurtriers, recommandait des actions internationales axées sur la prévention opérationnelle directe, qui relève de la diplomatie, et la prévention structurelle qui s’attaque aux causes profondes des conflits.
En septembre 2000, le Rapport Brahimi adopté lors du Sommet du Millénaire proposait trois mesures pour l’action préventive : collaborer avec tous les acteurs du développement, systématiser l'envoi de missions de prospection et de détection pour désamorcer les tensions, créer un Secrétariat à l’information et à l’analyse stratégique (SIAS), lequel n’a jamais vu le jour. Aujourd'hui, plus de 100 000 forces onusiennes de maintien de la paix sont déployées dans 16 différentes missions !
À l'occasion du décès de Boutros Boutros-Ghali, on mesure aujourd'hui combien il est nécessaire de réfléchir aux propositions de celui-ci sur la primauté de la diplomatie préventive : les crises syrienne, ukrainienne et libyenne en sont un criant exemple.
Concernant la réforme de l'Organisation des Nations unies, il estimait en 2004 dans un article donné à la revue "Pouvoirs" que "L’ONU est restée inchangée dans ses structures et ses modes de fonctionnement depuis cinquante ans, alors qu’on assistait, dans le même temps, à la fin de la Guerre froide et à une redistribution des pouvoirs au sein de la famille des nations sur fond de mondialisation. Une réforme drastique s’impose". Pour lui, "Les principaux obstacles auxquels elle se heurte sont avant tout liés à la fracture Nord-Sud. Les États riches ont tendance à considérer l’ONU comme le prolongement de leur politique étrangère".
Il estimait que "l’on a souvent tendance à réduire à une réforme du Conseil de sécurité, alors qu’il faudrait, dans le même temps, envisager la réforme des opérations de maintien de la paix, de la bureaucratie onusienne et du rôle de l’ONU en matière de développement économique et social".
Aujourd'hui, ce besoin de réformes est tout aussi grand même s'il a du mal à s'exprimer.
La réforme de la composition du Conseil de sécurité est souhaitée par plusieurs groupes de pays. Le Groupe des 4 (G4), composé du Brésil, de l’Allemagne, de l’Inde et du Japon souhaite la création de nouveaux sièges de membres, proposant un Conseil composé de 25 membres, dont 6 nouveaux membres permanents (les 4 membres du G4 et 2 pays africains) et de 4 non-permanents.
Le Groupe "Uni pour le consensus” qui réunit, parmi d’autres, l’Italie, l’Argentine, le Pakistan, le Mexique, soutient un élargissement dans la catégorie des membres non-permanents et/ou la création d’une nouvelle catégorie de membres semi-permanents.
L’Union Africaine demande pour l’Afrique 2 nouveaux sièges permanents avec droit de veto et 2 sièges non-permanents.
La France s'est concentrée sur une campagne pour l'encadrement et l'auto-limitation de l’usage du droit de veto des cinq membres permanents du Conseil de sécurité en cas d’atrocités de masse.
Le groupe de pays ACT (Accountability, Coherence, Transparency), coordonné actuellement par la Suisse, milite pour améliorer le fonctionnement du Conseil de sécurité, par exemple, plus de transparence dans l'élection du futur remplaçant de Ban Ki-moon.
La crise économique de 2008, les conflits sanglants en Syrie ou en Afrique, les exodes de population, la menace terroriste, ont mis apparemment sous l'éteignoir depuis 2010, les réflexions plus ambitieuses sur la réforme de l'ONU.
Il faut certes garder enfin constamment à l’esprit que, selon la Charte, toute révision requiert l’accord de deux tiers des membres de l’Assemblée générale et des cinq membres permanents. De même, il faut voir qu'aucun grand dossier international ne peut progresser sans lier de façon forte les membres permanents du Conseil de sécurité, qui, dans le cas contraire, se réfugieraient encore davantage dans l'unilatéralisme.
Toute réforme ou évolution forte des Nations unies est-elle alors impossible dans un futur proche ?
Non, car voyons bien que, comme le faisait remarquer le chercheur Bertrand Badie en 2007, le poids d'un certain nombre de contraintes extérieures peut obliger tout le monde à avancer. On peut citer le caractère plus diffus et peu gérable de certaines menaces, comme les réseaux terroristes, qui obligent à "se serrer les coudes". Le poids sans cesse plus lourd des biens communs de l'humanité (lutte contre le réchauffement climatique, préservation de l'eau) amène de plus en plus à une responsabilité collective (voir les débats complexes autour de la Cop21). Le pression d'une opinion publique, de plus en plus consciente de sa globalité et des enjeux de sécurité collective, devient de plus en plus visible, notamment au travers des réseaux sociaux, des moyens d'information. Enfin, un des derniers facteurs d'évolution réside dans le fait que les États ne sont plus seuls dans le jeu international : il y a prolifération des acteurs non étatiques qui s'intéressent de plus en plus aux Nations unies et contribuent à son renforcement.
Il y a, à l'évidence, des opportunités pour promouvoir une réforme réalisable, malgré les nombreux obstacles, même si ce n'est pas une construction parfaite, reflet d’une "humanité idéale".

lundi 1 février 2016

Sécurité : vous avez dit sécurité ?


Le mot « sécurité » est aujourd'hui omniprésent. Dans un colloque organisé le 30 janvier dernier, par le Mouvement de la paix et la CGT, j'ai rappelé les différentes évolutions du concept dans le siècle dernier, d'un point de vue d'internationaliste.
Une définition d’abord : si l’on regarde une encyclopédie ou Wikipedia, on lit que, psychiquement, la sécurité est « l’état d’esprit d’une personne qui se sent tranquille et confiante ». Pour l’individu ou un groupe, c’est « le sentiment (bien ou mal fondé) d’être à l'abri de tout danger et risque ».
On voit que cette définition comporte deux facteurs : une appréciation subjective, celle du degré ou du type de sécurité que l’on souhaite obtenir à un moment donné et un second facteur plus matériel, le danger ou le risque contre lequel, on veut être protégé.
Traditionnellement, on a distingué deux types de sécurité : celle sur le plan extérieur, international, des relations entre des états et celle sur le plan intérieur des relations entre des individus dans un état, ou entre des individus et cet état.
Si on raisonne sous l’angle des menaces, des dangers :
La sécurité face au danger, à la menace pour les individus, c’est la protection contre l’oppression, la liberté de vivre, travailler, faire vivre une famille, être protégé contre l’arbitraire, violence, voire les guerres donc vivre en paix et en liberté.
Cette sécurité intérieure renvoie aux notions d’ordre, de liberté et de justice donc à deux institutions, la police et la justice.
La sécurité pour des États, c’est vivre en paix, sans guerre, c'est l’absence de menace contre son existence et ses valeurs. La paix est donc, dans ce cas, d'abord, absence de guerre : être protégé d’une guerre, c'est être en sécurité. Pour un État, la protection de ses valeurs a renvoyé dans tous les siècles passées à la notion de force militaire, de défense et d’armée.

Je ne m’étendrai pas sur les évolutions de la sécurité intérieure, dans l’histoire, pour un pays comme la France ou pour tous les pays, en général, : elle a varié suivant les périodes, les systèmes politiques, les avancées ou les reculs de la démocratie.
Sur le plan de la sécurité extérieure, les évolutions du concept de sécurité ont été considérables au cours du dernier siècle.
Schématiquement, jusqu’à la guerre de 14-18, chaque État assure sa protection, sa sécurité, seul ou au travers d’alliances avec deux-trois- quatre autres états contre d’autres.
La grande évolution a lieu en 1945 avec l’adoption de la Charte des Nations unies et la création de l’ONU. Deux principes majeurs sont posés : tous les peuples, donc tous les états, font partie de la même communauté mondiale, la force armée et la guerre sont bannies de leurs relations. De ce fait, la communauté défend l’un des siens si elle estime qe la sécurité et la paix internationales sont menacées. Elle peut même employer la force armée : c'est le fondement du chapitre 7 de la Charte des Nations unies. C'est le principe d'une sécurité collective qui est posé.
La deuxième grande évolution a lieu après la fin de la guerre froide. On se rend compte que la paix, la sécurité internationale, peuvent être affectées par de nouveaux défis ou nouvelles menaces. On va parler de sécurité environnementale, sociétale, économique…
Cette évolution est très bien reflétée par le rapport remis en 2005 par le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan : intitulé « Dans une liberté plus grande », et qui dit en préambule : « Il n’y a pas de sécurité sans développement, il n’y a pas de développement sans sécurité, et il ne peut y avoir ni sécurité, ni développement si les droits de l’homme ne sont pas respectés. »
La sécurité doit donc être collective, mais aussi globale.
La dernière évolution du concept a lieu dans la première décennie du XXIe siècle avec un nouveau questionnement : peut-il y avoir une sécurité globale planétaire sans que les humains en tant qu’individus ne soient eux-mêmes en sécurité, c’est-à-dire sans qu’ils ne soient tous capables de vivre à l’abri de la peur (« free of fear »), de la menace mais aussi en étant capables de vivre leur émancipation, de réaliser leurs potentialités. C’est ainsi que se développe le nouveau concept de sécurité humaine. C’est dans ce contexte que sera adopté par le Conseil de sécurité la notion du « devoir de protéger » des populations contre une menace de génocide, tant extérieure que intérieure.

Une autre évolution majeure se produit dans cette même décennie.
L’apparition du danger terroriste avec l’attentat contre les Twin towers en 2001, le développement du réseau Ben Laden, puis Daesh, pose un problème nouveau : ce sont des entités non-étatiques les adversaires, mais qui utilisent des moyens qui peuvent être assimilés à des moyens militaires.
Aux États-Unis dès 2001, avec le Patriot Act, en France, dès 2008 avec la LPM, puis plus tard, avec la loi sur le Renseignement, est avancée l’idée de fusion de la sécurité intérieure et de la sécurité extérieure dans le concept de « sécurité nationale ». Y sont intégrées la lutte contre le terrorisme mais aussi la lutte contre la cyberguerre qui, elle-aussi, n’est pas le fait forcément d'entités étatiques, mais qui peut avoir des buts militaires : destructions d'équipement, de communications.
Quelles conséquences ? Le concept de sécurité nationale va mêler ce qui était distinct auparavant : la Défense et l’Intérieur. Des organismes de coopération sont mis en place.
Cela remet en cause la place du contrôle des procédures par la justice . On sait bien que la garantie individuelle des citoyens pèse peu en temps de guerre.
C’est dans l’évolution de ce contexte qui ne date pas de novembre dernier qu’il faut placer la réflexion sur la sécurité aujourd’hui.

Deux ou trois réflexions pour finir à propos de la « sécurité absolue » et des enjeux de « sécurisation sociale ».
Il y a un débat récurrent et démagogique : peut-on assurer une sécurité absolue, totale, à 100 % : je réponds NON et non. La seule sécurité absolue, c’est la destruction totale de l'autre. Sauf que c'est pratiquement impossible et que le but, c'est d'être en sécurité et de vivre en paix. Or, si votre relation avec l'autre, les autres, a été d'essayer de les détruire, vous n'arriverez jamais à vivre ensemble un jour, et à construire ensemble la paix. C'est ce qui avait amené le philosophe Kant, à poser ce postulat : la seule sécurité, c'est de créer la confiance entre les acteurs pour construire la paix. Donc la préoccupation première est de réfléchir, non seulement à sa propre sécurité, mais aussi et surtout à quoi faire pour que l'autre soit en confiance, donc à quoi faire pour qu'il se sente en sécurité.
C’est cela l’assise théorique du primat de la négociation politique pour résoudre un conflit : créer les conditions de la confiance entre les acteurs, donc penser prioritairement à la sécurité de l’autre.
Dans la lutte contre Daesh, évidemment, le problème est plus complexe. Nous sommes devant des criminels donc la justice doit être impitoyable, pour les mettre hors d'état de nuire, pour que les populations victimes puissent retrouver un jour la paix, la sécurité et la confiance. En effet, la lutte contre Daesh doit être menée pour isoler la poignée de criminels de ceux qui gravitent autour (populations sous influences, pays et acteurs de la région, jeunes tentés par la radicalisation), afin qu’ils acceptent de ne pas soutenir Daesh et d'aider à une construction politique, basée sur les négociations et la reconstruction.
Dans ce rétablissement de la confiance pour tous les acteurs au Moyen-Orient, figure la reconnaissance de l’État de Palestine et la sécurité de la population d’Israël, la création d'une zone exempte d'armes de destruction massive, dans la foulée de l'accord sur le nucléaire iranien.
Le mot voisin de sécurité est « sécurisation » : un concept qui implique une action volontaire, pour qu'un objectif soit en sécurité. Cela peut être un enjeu de politique internationale, économique, purement militaire mais, aujourd'hui, ce terme est employé aussi dans la vie sociale : sécurisation des parcours professionnels, des parcours de formation.
Toute sécurisation, pour réussir, doit faire du but choisi un enjeu de sécurité, reconnu comme fondamental, auprès de l'opinion publique.
Mais, voyons bien qu'en terme de vocabulaire, le concept de sécurité renvoie une perception positive, rassurante mais qui peut avoir un double effet pervers :
- soit, il permet de justifier n'importe quelle mesure, y compris au détriment d'une autre valeur essentielle : c'est le cas de l'opposition état d'urgence et libertés démocratiques.
- soit, il peut produire un forme d'attentisme, celle où l'on revendique une protection individuelle, égoïste, sans se préoccuper des causes qui produisent cette insécurité, donc sans agir pour des changements du contexte.
En France, où existe, jusqu'à présent, un maillage de protection sociale, un filet de sécurité, comment faire bouger les citoyens pour ne pas se contenter de défendre la sécurité sociale, mais d'agir sur les prix des médicaments et les agissements des laboratoires pharmaceutiques ?
Si l'on parle de sécurisation des parcours professionnels de la formation et de l'emploi, comment faire agir, non seulement sur l'amélioration de l'indemnisation du chômage, mais aussi pour la modification du contexte économique : contre la financiarisation, la concurrence entre travailleurs à l'échelle européenne et mondiale ?
Si l'on parle de sécurité humaine, règlement politique des conflits, comment faire agir pour donner des moyens aux Nations unies pour des moyens efficaces d'alerte et de prévention des crises, par exemple, sans se contenter des expéditions de rétablissement de l'ordre et de la sécurité, a posteriori ?
Nous devons ainsi avoir l'exigence de refuser la démagogie : non, la sécurité absolue, celle qui isole et repousse les autres, n'existe pas.
Il n'y a pas de recette miracle de sécurité mais un ensemble complexe de sécurisation par le renforcement du droit social, et du droit international, mais en même temps par le développement d'actions pour modifier les rapports de force sociaux et les environnements stratégiques, politiques, économiques dans lesquels nous construirons une sécurité participative, ouverte et en mouvement